Un sac en papier

Le soleil se couche derrière les immeubles qui me font face. Derrière des nuages aussi. Ciel assombri. Aujourd’hui j’ai pu sortir plus tôt du travail, et je profite de ce moment de jour libre pour gouter au plaisir de la ville. Ce plaisir simple qui consiste à regarder la vie et observer les gens. À Paris, je le fais à la terrasse d’un café mais ici la culture est différente, il n’y a pas ces terrasses ouvertes au monde qui offrent l’effervescence et amoindrissent la solitude. Je cherche où aller et trouve un escalier bien orienté accueillant déjà des observateurs. Mon promontoire à vue sur une place informelle, un carrefour piéton grouillant de vie, croisement de rues bondées et de galeries marchandes. Le temps s’y écoule doucement alors que je savoure un Frapuccino Mocha ; une pure merveille qui n’existe qu’ici ; cherchant à me rafraichir de cette journée qui fut bercée dans la chaleur encombrante d’une canicule dans fin. Chaleur épuisante qui ne quitte pas le jour, qui ne s’apaise que trop peu la nuit.

J’observe les instants de vie de ces citadins tantôt pressés, tantôt perdus, bientôt confus. Ils sont comme cette lune ronde et pleine de lumière, arrivée si vite que personne ne l’a vue, perdu derrière des nuages sombres qui filent dans un vent d’altitude. Les nuages regorgent d’eau. Pour un peu, ils en seraient menaçants. La nuit est là, mais il n’y a que le ciel qui en fait la preuve. La rue reste claire, inondée de lumières provenant des commerces de toute sorte, des écrans géant sur les façades des buildings ou encore, plus discret, de l’éclairage urbain.

J’écris sur le petit carnet que j’ai trouvé la semaine dernière, je griffonne les pages de mes mots, cherchant à y inscrire ce qui m’embrume l’esprit, à transvaser mes préoccupations. Il ne faut pas que je m’enferme.

Les phrases s’inscrivent dans un empressement certain, mais elles sont toutes raturées sitôt achevées. Je ne trouve pas comment exprimer mes pensées. Je ne sais pas exactement ce qu’elles sont. Confusion du souvenir, suis-je triste ou suis-je heureuse ? Je ne comprends pas pourquoi je ne suis pas triste, alors que la plus formidable histoire que j’ai eu à vivre vient de s’achever. Je suis comme… légère.

Je sens un homme se pencher au dessus de moi. Qu’importe sa curiosité, il ne doit pas comprendre ce que j’écris. Ma calligraphie n’est pas la plus accessible et les ratures procurent un air labyrinthique au fil de ma pensée. Pourtant je peux sentir qu’il continue de regarder. Je stoppe, prise de court, déconcentrée. Excitée aussi par la situation. Je n’ai pas envie de me retourner, ce qui serait accusateur, même avec un sourire. Pourtant, j’aimerais voir son visage, connaitre le visage de… Le mot inconnu devient l’évidence même de cet être dont je ne sais rien, dont je sens seulement la présence, dont j’ignore jusqu’à l’apparence. Je ne sais pas s’il s’agit d’un homme ou d’une femme, quel peut être son âge, son origine… ni même les langues qu’il ou elle lit. Je trouve excitant d’être espionnée de la sorte. De ne rien savoir de la personne qui regarde. Avec Justin nous aimions aller faire l’amour dans les endroits où il était possible à d’autres de nous regarder. C’est lui qui m’avait initiée à cet univers voyeuriste. Il y trouvait le plaisir de se donner en spectacle, déformation professionnelle disait-il. La vie avec lui était différente, dynamique, grouillante d’expérience, rythmée comme un marathon de jeux insouciants… C’est sans doute ce qui nous a détruits. Je n’étais pas aussi énergique et irréfléchie que lui, mais je ne peux que reconnaitre que les mois que nous avons passés ensemble seront parmi mes plus beaux souvenirs.

La personne qui lit au dessus de mon épaule, peut-être peut-elle lire le français… Je glisse alors au milieu de mes écris un « bonjour, vous qui me lisez, venez donc me parler ». C’est écris en majuscule, bien en évidence. J’attends.

L’être derrière moi se lève, descend l’escalier, part. C’est une jeune femme, habillée de couleurs vives, qui doit avoir le même âge que moi. Elle ne me regarde pas. Je ne saurais pas si elle à lu ou non mon message. Qu’importe.

Ses jambes sont nues, d’une blancheur effrayante, d’une finesse délicate. Ses chaussures noires vernies sont des aiguilles interminables. Moi qui porte toujours des ballerines, je serais bien incapable de conserver le moindre équilibre sur de pareilles échasses. Je ne pourrais pas non plus porter une jupe comme celle-ci, grise, plissée, qui ne doit pas faire plus de quinze centimètres de long. J’aimerais être cette jeune femme chic, riche et séduisante qui descend l’escalier rapidement, avec une aisance folle. On pourrait dire qu’elle plane. La brise qui s’est levée fait onduler ses cheveux noirs, longs et brillants. Ce n’est pas avec ma tignasse frisée qu’une pareille chose pourrait arriver. Je ne vois pas son visage que j’imagine doux et discrètement maquillé. Je me demande pourquoi elle court si soudainement. Je m’imagine un message qu’elle aurait reçu, une urgence quelconque, un rendez-vous oublié. Elle porte un sac à main à l’épaule, un chanel en cuir blanc, neuf. À l’anse est accroché un petit goodies qui dénote totalement avec le style du sac. J’avais le même avant, un petit panda rouge et blanc avec des cœurs à la place des yeux. C’était Justin qui me l’avait off…

Il est là, de l’autre côté de la place. La fille court vers lui. Salope, connasse, pute ! C’est donc pour toi qu’il est parti ! J’aurai du me retourner, te faire peur. Te fusiller du regard. Tu m’as volé mon homme et mon intimité. Sous-merde !

Je me sens comme ce sac en papier qu’elle jette en boule dans une poubelle à l’entrée du kombini. En boule, seule, froissée.

« Elle est belle, très belle. Je vous ai vu, par hasard. Tu as de la chance. Elle moins »

« Tu aurais du venir dire bonjour ! ;-) »

« vtff »

Il pleut, je vais retourner travailler…

Solitude et corps enlacés

Allongé sur son lit, mon amant ne dit rien, ne fait rien. Ses yeux fixent un plafonnier qui ne fonctionne plus, qui semble n’avoir d’utilité qu’aux mouches y trouvant résidence. Une atmosphère silencieuse plane malgré la complainte grésillante d’une radio qui inonde la pesanteur de l’air. Cette année la canicule est forte, envahissante et assommante.
 Je ressens une lassitude profonde qui me fige dans mon entièreté, corps et esprit. Chaleur épuisante. Aucun mouvement d’air. Un carillon de verre, suspendu à la fenêtre ouverte, reste immobile. Aucun tintement ne viendra perturber nos corps nus, abandonnés. Apollon échoués.

Le soleil s’introduit lentement par l’ouverture. De cette scène, il semble être le seul élément en mouvement. Il me réchauffe la plante d’un pied, bientôt de l’autre. À l’issue d’une éternité, alors que le sommeil semble nous emporter, les rayons chaleureux extirpent de ses pensées mon superbe compagnon. Il descend alors sa main le long de son torse, fait glisser ses doigts entre les poils de son ventre, contourne le nombril et s’arrête au pubis. Il semble être gêné par une tâche de naissance visible sur son flanc droit, qui pourtant lui procure une particularité, apporte à son corps la richesse et la sensualité de l’imperfection.
La chaleur n’empêche pas mes nerfs de frémir face au désir que ce corps m’inspire. Je retiens mon envie, la laisse bouillonner, foisonner. Il me regarde, et ne comprenant pas ce désir de retenue, s’approche lentement, aussi hésitant que le jour de sa première fois. Je suis offert. Impact des bouches, étreinte sensuelle, gestes langoureux, possibilité d’un souffle. Ses cheveux longs caressent mon épiderme jusqu’alors endormi. Fraicheur illusoire et inopinée de nos langues sur nos corps. Je sens sur sa peau la…

Quelqu’un frappe à la porte du studio. Nous sommes statufiés. Pornographie figée. Je guette ce qu’il va faire alors que lui plonge son regard dans le mien. Je ne comprends pas la langue de l’inopiné perturbateur. Mon jeune amant me glisse à l’oreille un murmure inaudible, une excuse sans doute, avant de répondre avec force au bourreau de nos sens. Il s’agit d’un ami, à demi-étonné de trouver un étranger maladroitement dissimulé sous un drap et cherchant à paraître naturel. Alors que j’imaginais cet insolent parasite mis à la porte rapidement, je constate que mon hôte, comblé du cadeau qui vient de lui être fait ; des pâtisseries que je reconnais somptueuses ; l’invite à prendre le thé. Je suis déçu et voudrais partir dignement, laissant celui qui voulait de moi avec ses mains pour seules amies. Mais je suis trop exténué de chaleur, et ne trouve que la force de venir saluer, habillé de ce que j’ai pu retrouver, celui qui bientôt aura un nom et milles choses intéressantes à raconter.

Ils parlent cette langue que je ne maîtrise pas encore, rient et me regardent souvent. La honte me fait sourire et je m’imagine leurs dialogues forcement moqueurs, me présentant comme un pantin de foire. Je suis seul avec deux étrangers, deux amis de longue date qui n’ont que trop de choses à se raconter. Les minutes passent plus lentement que quand le corps du jeune homme était le seul objet de mon attention. Ennui. Le silence fait place au bruit. Je ne discerne plus les mélodies radiophoniques. Soudain, on me pose une question, toujours dans cette langue méconnue, mais qui me semble moins obscure que les discours précédent. On veut savoir qui je suis, d’où je viens. On me pose trop de questions et je n’ai souvent pas le temps de répondre. Non, toutes les filles de Paris ne sont pas habillées en Chanel. Mon amant joue à l’interprète, et soudain je remarque avec stupeur qu’il est resté nu. Je suis gêné, perturbé par ce sexe encore vigoureux, et la présence de son ami. Ce dernier doit comprendre les perturbations qui m’envahissent, et après trois phrases échangées, toujours étrangères à mes oreilles pourtant envieuses, un rire et une accolade fraternelle, il s’en va. 
Je demeure choqué, étonné, intrigué… Je ne comprends pas quel peut être le lien entre ces deux personnes pour que la nudité, l’érection et ma présence ne soient en aucun cas une gêne. Des amis d’enfance me dit-on, et il faudra que je me contente de cette information. Il saisie ma main et m’attire contre lui. Je ne veux pas mais me laisse faire, collé violemment contre lui, torse contre torse, bouche contre bouche. Il me plaque sur le dos, me tenant fermement les mains afin de me maitriser. Je sens venir le retour de l’excitation bien que je déteste la soumission. Nous entamons alors un jeu de force, une lutte qui, dans la chaleur et la moiteur de cet été nippon, lubrifie nos corps. Il a envie de moi, des plis de ma peau, des courbes de mes fesses. L’odeur de sa sudation est exquise. Le goût de sa peau aphrodisiaque. Je le mordille alors que ses mains griffent mon dos. Il arrive finalement à me bloquer, à me priver du moindre mouvement. Je sens l’entièreté de son corps contre le mien, tout ses muscles attentifs. Je ne maîtrise plus rien et n’ai de choix que de profiter de sa totale concentration aux moindres vibrations de mon corps. Mais soudain, alors que la terre et le ciel ne sont devenus pour moi que des notions hors de portée, il me susurre, le plus naturellement du monde, qu’il a faim et qu’il m’invite au restaurant, là, tout de suite.

Brisure d’un nouveau moment de grâce, me voilà de nouveau seul dans ce lit, solitaire, abandonné à moi-même. Je me sens homme objet, ayant pour seul intérêt d’être utilisable comme un jouet que l’on ne vexera pas. Je me roule en boule dans les draps, m’y étouffe, m’en évade. Dans un état capricieux, je cherche à me cacher de lui. Je boude comme un enfant. Mais n’ayant rien à faire, n’étant attendu par personne et ayant l’espoir de revenir à mes intentions sexuelles après ce dîner impromptu, j’accepte. Il est heureux, me presse de m’habiller pour aller manger un curry, une adresse de choix selon lui. Il ne s’agit pas d’un stratagème afin de me faire partir. Je ne sais toujours pas sur quel pied danser.

J’ai chaud, la ville sombre dans l’obscurité. Quelques personnes marchent également dans les ruelles étroites de ce quartier résidentiel. Je perçois des regards se poser sur moi, comme si j’étais encore dénudé, étranger à la bienséance du lieu. Je suis mal à l’aise, encore dans l’excitation de l’amour, celle que l’on a en arrivant devant chez son amant. Oui mais nous partons, fuyant l’amour pour un improbable repas. Derrière les fenêtres en verre sablé au travers desquelles transparaissent des lumières tamisées, j’imagine des couples attendris, enlacés, s’épuisant dans un épanouissement réciproque. Combien de couples, combien d’amants et de maîtresses, de jeux pervers, combien de jouissances et de cris ? Je suis frustré et énervé face à l’incompréhension de cet Apollon déroutant.

Enfin attablés dans un restaurant agréable et sans prétention, après avoir confié notre commande à la serveuse, survient la plus grande surprise de ce couple éphémère: il a emporté un livre et se plonge dedans… Je lui parle, mais il reste concentré dans les mots imprimés……..

Je suis parti plus que contrarié, il m’a rattrapé sans avoir payé, embrassé et caressé comme dans un film hollywoodien. Il ne manquait que la pluie, moment fantastique et pathétique. Nous sommes rentrés faire l’amour dans la chaleur et l’humidité d’une nuit d’été. Ce ne fut pas ma première nuit d’amour, mais ce fut la plus étrange et la plus sensuelle que j’ai pour le moment connu.

Nous sommes souvent retournés manger des curry, dans d’autres restaurant, en payant.

PS : Dans Bonjour Tristesse, Françoise Sagan dit : « Les mots « faire l’amour » ont une séduction à eux, très verbale, en les séparant de leur sens. Ce terme de « faire », matériel et positif, unis à cette abstraction poétique du mot « amour », m’enchantais, j’en avais parlé avant sans la moindre pudeur, sans la moindre gêne et sans en remarquer la saveur. Je me sentais à présent devenir pudique. »

Et si le début

Nous sommes en août 2010, je suis en stage dans un autre pays, dans une autre ville.

J’ai trouvé un carnet. Je ne l’ai pas choisi, observé ou acheté. Il était simplement là, à terre, vierge dans ses habits de plastique, abandonné. Je lui ai tendu la main et quelques jour plus tard je lui ai donné la vie. Je n’ai aucune histoire à y retranscrire, aucun objectif, aucun désir d’écriture spécifique, aucune attribution à lui conférer. Mais puisque je n’ai rien à y faire, pourquoi noircir les pages, lui ôter sa virginité ? Peut-être parce que c’est lui qui m’a trouvé. Peut-être a-t-il voulu le contact de mes mots. N’avait-il pas une plus grande ambition ?

Qu’est ce que l’angoisse de la page blanche ? Je peux me représenter des auteurs, des artistes ou des écoliers de tous temps, une plume ou un pinceau entre les doigts, n’arrivant pas à faire danser mots et idées sur la surface pure et frontale, trop propre pour être souillée. Auraient-ils moins de difficulté si le papier était froissé, taché ? La raison, la cause de cette difficulté, m’est profondément étrangère. J’ai toujours préféré l’écriture à la lecture, ce qui n’a pas beaucoup aidé la qualité de la première. Mais je n’ai encore jamais rencontré de page que je n’arrive pas à noircir. Je suis un bavard qui redoute le jour où il n’aura rien à dire. C’est que quelque part, mon cerveau sera arrêté, au mieux de façon totale et permanente.

Je n’ai pourtant jamais voulu devenir écrivain. J’ai rêvé de violon, d’architecture, de danse classique, de sculpture ou encore de voyages. Jamais d’écriture. Un temps, j’ai essayé la photographie, pas la prestigieuse, celle des pellicules et des développement manuels, du rituel. Non, j’ai voulu celle de la tromperie, de l’artifice. Je me voulais peintre virtuel.

Je n’ai jamais voulu devenir écrivain et ne le serais jamais. Je suis un ratureur qui vagabonde.

Voici donc mes ratures, ces textes cours qui rebondissent dans mon crâne, qui surgissent inopinément. Ils sont suffisamment rares pour que l’écriture complète de ce carnet s’étale sur plusieurs années.

Tels sont les premiers mots jetés sur un carnet, carnet qui deviendra blog, ce blog. Entre temps d’autres textes ont vus le jour dans les pages d’un petit moleskine noir trouvé neuf dans une rue bondée de Takadanobaba, Tokyo.