Le domaine des Oneirois

Ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort. Et la chute des hommes, d’un homme, vous emporte où ? Suis-je fort aujourd’hui d’un accident de vie, ou bien meurtri et blessé par l’irréparable douleur ? Que garder en mémoire des joies et des souffrances, faire le trie ou le lot, le choix de l’un ou de l’ensemble ? J’ai l’esprit confus, comme dans un rêve où les histoires se télescopent et ne comprennent pas pourquoi elles se retrouvent ensembles. Un problème dans la machine, dans les neurones, dans le cerveau. C’n’est pas rangé ici, faites place, faites de l’espace, de l’air, du vide à remplir. C’est une coquille vide que mon cœur porte, et les viscères gangrénés pourrissent l’enveloppe. J’ai besoin de vomir un mal-être, de vider encore, d’assainir. J’ai besoin de sortir les restes, de me nettoyer l’intérieur. J’ai besoin de me sentir de nouveau en liberté.

J’ai le dégout au bord des lèvres. Qu’est ma force si ma faiblesse l’égale ? Je suis enragé contre la faiblesse des esprits. Effrayé par ce pouvoir de destruction et de mutilation. Quand il pensait, quand nous pensions, quand ce passé était un avenir insouciant, quand j’y croyais. Je n’ai plus de croyance, n’en ai-je jamais eu, envers un quelconque espoir dans le cœur d’un homme. Et autour de moi les mondes s’écroulent, comme si le diable lui-même fulminait du fond des abîmes, avec un balai, comme on tape le plafond quand le voisin fait trop de bruit. Ici le bonheur l’empêchait de sommeiller en paix. La chute vertigineuse dans les entrailles de l’égarement. Le mensonge en mirage. Le mal, de tout son être qui se dresse et rugit. Et ma fuite dans ce cauchemar, vacillant sur des soldats de terre qui s’effritent et s’écroulent sous le poids de mes larmes. Sécheresse, mélange et boue. Je m’enfonce. Et quand vient la lumière, elle est éphémère. Et quand viens l’espoir il est illusoire. Et quand vient le sommeil, il est, quand il est, délivrance.

C’est comme une pomme dans laquelle on croque car elle fut belle et avenante. Mais on n’était pas le premier. Un asticot, avant, l’avait colonisée. Drogue. Pourrissement. Le bel être sain était contaminé. Il connaissait son mal, mais pensait le contrôler, enfin, après toutes ses années. Entendez cette chair se déchirer, ce sang tomber, et cette colère suinter dans les spasmes des sentiments bafoués. Entendez la peine et le chagrin, la résignation de la pensée confrontée aux armées des souffrances. C’est l’échec de l’homme sur lui-même. La persévérance est la pire des choses. Rester, s’accrocher, et prier. Encaisser les coups, je vais tenir je suis fort, je suis de la race des géants et j’ai l’amour en bandoulière, l’espoir en bouclier, l’amitié en cuirasse… mais je n’ai pas d’arme. Aucun glaive, masse ou hallebarde. Mon existence seule. Et mes yeux pour assister impuissants à la fureur de l’autodestruction. J’ai souffert et plié sous la puissance implacable d’un monde artificiel. Ma réalité, sa réalité, nos divergences coagulées. Ce qui fut nos forces devint nos ennemis. Le problème est sans solution mais le combat en valait la peine. Soldat écorché, gueule poupée cœur cassé, poignardé. Il aura fallu sacrifier l’amour pour que je m’en sorte. Je regarde honteux et meurtri son corps chuter, encore, et son dos me faire face, depuis l’indéfinissable promontoire auquel je me suis retrouvé accroché, dans le puits des frénésies pernicieuses où son mal nous a entrainé. Il fallait fuir, dès le début. Il fallait. Si j’avais su. J’aurais mieux fait. La prochaine foi. Plus jamais. Garder les pieds sur terre et ne plus jamais perdre de vue le bon espoir.

C’est un deuil. Le deuil d’un homme. Le deuil d’un couple. Le deuil d’une vie rêvée. On ne réalise jamais à quel point un appartement peut être vide et silencieux. Et pourtant il ne venait jamais ici. C’est mon silence alors que je regarde comme un cadavre inerte sur le billot d’une morgue. C’est l’heure de l’autopsie. Si le cœur est anéanti, le corps perdure, avec des maladies. Mes ongles sont en deuil aussi, et longs, mais ils seront beau de nouveau. Mes mains frémissent de l’intérieur, comme si les nerfs étaient des rails prédisant l’arrivée d’un inconnu. Les poignets fonctionnent, craquent comme à l’accoutumée, comme mes doigts, et mon épaule aussi. Les yeux voient trouble, les larmes séchées sur la rétine perturbent l’attention, et je ne vois plus la poussière dans mon salon. J’ai les rideaux fermés, depuis un mois. Je ne sais plus la couleur de la vie de mes voisins. La soie verte me donne un air blafard et ma peau, fatiguée, paraît sèche. J’ai la bouche sèche aussi, d’avoir gémi. Je me sens sale, une bête sale, égaré. Mon état me dégoute. Un bouton sur le coude, qui ne cicatrise pas, et les poils disgracieux là, qui repoussent discrètement. Il faudrait que je me rase, ma barbe mitée, imparfaite, m’ennuie. Je suis faible, j’ai faim, depuis combien de temps n’ai-je pas mangé ? J’ai perdu du poids. Soixante huit kilos, sept de moins qu’il y a deux mois. Une compote, pas plus, pas envie. Le souvenir de l’odeur d’une pièce de bœuf me suffit. Une douleur dans la jambe. Un hématome sur le bras, reste d’une anesthésie. Un autre dans le coup, douloureux, d’un passager éphémère et passionné. Ma vie actuelle est un désœuvrement. La cicatrice sur ma main est plus visible que jamais, et j’ai une ampoule au petit doigt du pied gauche. Je suis en bonne santé.

Avant que l’ombre de nos vies ne nous emporte, je dois de nouveau revivre. Chaque soleil qui se lève est une victoire inoubliable. Je me souviens de mon premier testament, perdu depuis longtemps, où je venais à me demander ce qu’on met dedans. Ma mémoire défaille quant à l’exacte contenue, mais je me remémore y avoir inscrit le fait de ne pas avoir peur de mourir. Qu’en sais-je aujourd’hui ? J’ai peur de la mort mais pas de la mienne. Et cette nuit encore sa mort. Ma tétanie quand je l’ai vu sur son canapé. Les bouteilles d’alcool. Les boîtes de médicaments. La lettre des dernières volontés… Le sol s’est dérobé sous mes pieds comme un corps s’évanouit. L’absence brute de la moindre activité cérébrale et l’image figée, l’horreur. Je suis incapable de décrire la suite avec certitude, seulement à un moment de me retrouver à le gifler pour l’empêcher de s’endormir. Ai-je marché jusqu’à lui, ai-je pensé ou agit, ai-je appelé au secours, ai-je prononcé son nom, invoqué un dieu dans une prière ? Etais-je conscient ? Je sais que je ne pleurais pas, que par la suite mes gestes étaient maitrisés. Automatisme. Un jour mon cœur s’est fait pierre car il fallait ne rien faire de travers. J’ai été méthodique quand d’autres auraient étés sentimentaux et impulsifs. Plus tard, après l’hôpital, je me suis retrouvé à pleurer dans les bras d’un inconnu. Ces pleurs où l’on crie, où la morve coule, où les mains tremblent. Ces pleurs où l’on expulse le mal que l’on va chercher au fond de ses veines. Une purge nécessaire mais insuffisante, insignifiante. Mes rêves sont des cauchemars où je le vois recommencer. Et réussir. Le voir mourir et se réveiller en pleine nuit, a bout de souffle, en nage. Ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort. Alors peut-être suis-je déjà mort.

Monologue de la pensée

Jours éteints. Recul sur des événements. Je ne sais pas ce que je fais, où je suis, vers où je me dirige. Je ne parle pas de géographie mais de vie. J’ai dans la tête un homme, entier, corps, âme, personnalité. Indétachable. Prendre des heures pour ne plus penser en voila une idée, conne. Faire un bilan, et un avenir, écrire des possibilités. Remettre en question. Je tourne en rond.

Je ne vais pas écrire le passé, pas le détailler. La chronologie n’est pas le but, je n’ai pas une histoire à raconter. Les histoires simples à écrire n’ont aucun intérêt, et cette histoire n’est ni simple ni compliquée. Elle est. Une composition de vies et d’instants entremêlés, la résultante du personnel et du familial, la rencontre inattendue. Un univers comme une pelote de nœuds.

Je ne me pose pas la question de l’amour, enfin je ne pense pas. Je ne sais exactement quelles questions je me pose, mais je ne peux nier m’en poser. Pourquoi s’en poser ? Quand on découvre une personne au cours d’une soirée, qu’on s’y attache, qu’on l’aime ensuite, quelles sont les choses qui peuvent nous faire perdre le sentiment. Il est dit que de l’amour à la haine le chemin est court. Je ne le haï pas. J’ai indéniablement l’envie d’une vie calme, sereine, avec une personne qui relirait les patchworks des années, une personne avec qui construire, un fil que ne serait ni blanc ni rouge mais multicolore. Je n’ai pas envie d’enfant, de famille en maison de campagne, de chien fidèle assis à mes genoux sur la photo encadrée posée sur la cheminée. Je ne veux pas d’une vie rangée, toujours installée dans le même appartement, dans la même maison. Je ne veux pas que mes jours soient un calendrier, avec des cases à cocher. Qu’un jour je me dise, voila mon bilan. Je veux de l’avenir. Je veux découvrir, rencontrer, apprécier, détester, rejeter, embrasser. Je veux Aimer. Je veux aimer comme j’ai aimé déjà. Un amour irréprochable. Parfait. Parfait car il était dès le début fissuré, mais qu’on s’en foutait. On aimait autant nos joie que nos tristesses, on ne jugeait pas nos défaut ou notre passé. On voulait construire et rien ne semblait pouvoir venir entraver ce chemin. Le monde était notre chez nous. Nos différences étaient nos forces. Nos inégalités étaient nos découvertes. Nos malheurs étaient, ils étaient la fragilité qui nous donnait la beauté. Était. J’écris au passé.

Et voila l’imprévu qui surgit. La chose à laquelle personne n’avait pensé, ni au cœur de notre unité, ni dans son environ. Un mal imprévu, dévastateur. Une folie ressuscitée. Le souffle d’un démon qu’on espère être le dernier, comme la dernière foi. L’incompréhension. L’un des deux est tombé, et je ne l’ai pas vu tomber. Je n’ai rien vu. Rien. A la suite de cette épreuve imposée, nous avons cohabité tant bien que mal, mais le mal a pris le dessus, et j’ai valsé. J’ai tourné, chancelé, chuté, ou plutôt j’ai été projeté, comme un boulet de canon après une explosion, au loin par delà les sentiments. Mais je ne me suis pas écrasé. Sentant l’atterrissage douloureux arriver, et la nuit qui s’imposait, j’ai lutté et suis allé chercher de l’aide. J’ai demandé de l’aide. Je n’ai dit à personne ce qu’il se passait exactement. Les rares qui ont su étaient déjà ceux de trop. Mais d’autres ont fait fonctionner ce lien parfois tenu de l’amitié. Et alors que je m’abandonnais à un sors par désarmement, ces mains se sont tendues et le ciel à peu a peu arrêté de s’éloigner. L’effroyable vitesse s’est peu à peu atténuée. Des coussins de douceurs créées par des proches, mais aussi des presque inconnus. Ces êtres que l’on croise un temps, qui disparaissent comme nous disparaissons de leur vie, mais à qui ont a laissé, si ce n’est une impression, une affection. Je n’ai pas à proprement dit que j’allais mal, mais je l’ai fait comprendre. Puis j’ai demandé, presque supplié, un matin où mon ventre et mon cœur souffraient de ne plus pouvoir respirer, ou les brumes s’emparaient de mon imagination. J’ai supplié. ‘‘Sauvez-moi, sortez moi de là’’.

Ce message de détresse, S.O.S. d’un réseau social, y aurais-je moi-même répondu ? Une bouteille dans une mer numérique. J’admire ceux qui y ont répondu, qui ont posés les questions d’usages, de politesse, presque d’hypocrisie pour certain, avec une profonde curiosité pour d’autres, mais qui tous, à leur façon, ont détourné un instant le regard de leur vie vers la mienne. On a peur de ceux qui vont mal, craignant sans doute une contamination du malheur. On attendra que cela devienne un fait divers pour s’y intéresser, de derrière un écran, mais jamais en contact direct. Le bonheur est trop fragile. Mais ces gens, ceux qui ont répondu, ils ont refusé le risque. Je pense qu’ils furent bien heureux de ne pas tout savoir. Je ne leur demandais pas de supporter avec moi la douleur, mais de m’aider à m’en extraire. ‘‘Vivez comme vous viviez hier, mais vivez avec moi à vos cotés. Faites-moi partager votre vie d’allégresse, vos problèmes si vous en avez, votre temps d’amitié’’. La simplicité du geste, de ne rien faire sinon vivre, seulement de montrer son soutient dans un moment fugace, espérant sans doute que je ne m’expose pas trop. Du moins je l’espère.

J’ai découvert ce que l’amitié procure en plus de bons moments et de complicités, j’ai découvert autre chose que l’entre-aide d’un déménagement, ou le verre d’un vendredi soir. J’ai découvert une forme d’attache structurelle entre les gens qui permet de ne pas trop tomber, comme la perle d’un collier, comme le soufflet d’un accordéon. Un lien élastique qui vous expédie vers le haut, puis vous maintient à niveau.

Mais lui. Lui à continué à sombrer. Seul. Seul. Seul. S’accrochant à des liens trop futiles ou trop usés, je ne sais. Des liens qui n’ont pas tenu suffisamment. Des liens aussi que lui-même à coupés. Il avait le désir de tomber, de disparaître. Une colère mal orientée. Je n’ai pas à tenter d’expliquer le pourquoi. Les causes lui sont intimes, les procédés lui sont privés, les conséquences seules sont partagées. On ne peut se faire du mal sans toucher les autres. Les plus proches sont ceux qui souffrent le plus.

Aujourd’hui le tremblement de terre est passé et seules certaines répliques sont à craindre. Le temps de la reconstruction est venu. Mais cette reconstruction, comment doit-elle se faire ? La simplicité de la question n’est que la surface visible d’un tourment interne. Il faut trouver comment reconstruire sa vie après une chute d’une violence incroyable, une chute depuis le point le plus haut du bonheur. Mais avant toute chose, il faut savoir si on la reconstruit seul, ou a deux.

Je n’ai aucun doute sur mes sentiments pour lui. Je me suis posé la question, oui, mais la réponse était dans la question. Je me suis rendu compte que je ne demandais pas si je l’aimais encore, mais pourquoi je l’aimais encore. Il m’a blessé, bafoué, trompé, meurtri, et quelque part, humilié. Je me suis senti sale, dégouté, voire écœuré. Mon cœur a saigné. Je ne lui pardonnerais jamais, mais en même temps cela fait parti de lui, je le savais. Pourriez-vous encore aimer quelqu’un qui a subit de plein fouet une envie de destruction personnelle ? Pourriez-vous encore essayer de construire quelque chose, une vie ? Il y a l’instabilité certaine, le risque d’une rechute. J’ai vécu les six plus beaux mois de ma vie. Certes je n’ai pas vécu un tiers de ma vie, en tout cas je l’espère, mais je sais que jamais je ne pourrais atteindre de nouveau l’allégresse que l’on a partagé. Six mois, c’est une période extrêmement courte à l’échelle d’une vie. Mais pourtant je le sais, comme une évidence. Si je décide de refaire ma vie ailleurs, je sais que je découvrirais d’autres amours, et je sais que chaque amour est différent. Mais aucun ne sera plus intense. Cet homme, je l’emporterais avec moi comme une relique précieuse quand mon jour sera venu. Il m’a apporté une chose indescriptible que je simplifierais par le fait de croire en l’amour, en l’avenir, en l’espoir. Surtout après qu’un autre ai balayé ces choses comme de vulgaires allumette brulées. Je lui ai apporté d’autres choses que je n’aurais pas la prétention de chercher ni de nommer. Nous étions complémentaires. Nous le sommes encore.

Je croie en la seconde chance. Je l’ai déjà accordée par le passé et le temps m’a donné raison sur beaucoup de cas. Le doute m’impose la conscience d’un risque, celui d’y perdre plus de plumes. Qui pourrais prétendre savoir ce que l’avenir nous apportera ? Je ne croie ni en un quelconque dieu, ni ces multiples choses qui prétendent vous prédire l’avenir. C’est un choix que j’ai à faire alors que toute ma vie est à construire. J’ai les fondations, une famille irréprochable faites de mes deux parents, des études largement moins irréprochables mais que j’ai poussées jusqu’au bout vers la profession que je désirais, des amis dont j’ai déjà évoqué les qualités, une culture générale convenable et je m’estime pas trop con, pas trop. J’ai la chance d’être riche de parcelles de vie que beaucoup n’ont pas et n’auront jamais. Autant de choses que je voudrais partager avec les miens, avec humilité. Je ne me sens pas riche de ce que j’ai, mais de ce que je peux offrir.

Et à cet homme, que puis-je offrir ? Que peut-il m’offrir ? Je pense plus vite que j’écris. Ce texte n’étant en effet pas la réponse ou le bilan, mais le questionnement même. Une écriture automatique comme un monologue de ma pensée. Je me suis reculé du monde pour deux jours pour pouvoir, maintenant que je le sais sur le chemin du retour à la vie, penser à moi et non plus à lui, penser à l’avenir. Au delà de ce que je suis capable de supporter, car si je suis encore là, c’est bien que je supporte – je ne fais d’ailleurs aucun effort et ne pense faire ni dénie ou ni mensonge – c’est la question de la possibilité d’un renouveau, ou d’un nouveau bonheur. Des villes se construisent sur des volcans, des vies merveilleuses s’épanouissent près de failles sismiques. Le choix de vivre dans un risque, peut-être pour se forcer à vivre plus fort. Peut-on réellement prétendre vouloir trouver le terrain parfait pour pouvoir enfin s’y installer, quand nous savons que celui-ci n’existe pas ?

Cet homme, peut importe tout ce qu’il a fait ces derniers jours qui m’a blessé. Je sais au fond de moi que je n’étais qu’une victime collatérale. Je ne suis ni cause, ni objectif. Je sais qu’il s’en veut, même si peut-être il ne me le dira jamais. Je ne lui reproche rien comme je ne pourrais reprocher à un malade de me contaminer si je l’ai enlacé de mes bras. Sous sa coquille d’oursin vie la douceur et la beauté d’une âme qui mérite d’être chérie tout autant qu’une autre, et par bien des aspects, si je ne me sens pas oursin je me sais porc-épic.

Je sais quelle est la réponse facile, simple, rapide. Mais je sais aussi que la choisir serait un abandon, une lâcheté. Je pense aussi que tout ça n’a pas de sens, et que cette question n’a pas lieux d’être car je contiens au fond de moi une évidence. Il n’y a pas la liste du pour et du contre que l’on établi pour choisir une voiture ou un assureur, il n’y a pas la chose incontournable qui fera pencher la balance. Il n’y a pas de balance. Après tout, il n’y a pas de choix. Il y a la découverte de qui je suis, de qui je veux être, avec qui, et comment. Il y a une philosophie de vie à décrypter. Je ne veux pas choisir ma vie mais être en accord avec mon âme. Il semble à un moment que les événements passés ne soient plus véritablement la raison de mes réflexions, mais un déclencheur. C’est une question que tout le monde devrait se poser : Ma vie est-elle celle qui me convient ? C’est une question où je ne pense pas que le présent ait de place. Nous sommes influençables par le présent. Nous sommes la résultante d’un passé cherchant un idéal d’avenir. Le présent n’est que le moment transitoire où le bonheur nous aveugle, où les épreuves nous accablent. L’avenir est un inconnu et le destin n’est que de l’avenir écrit au passé, aussi, il faut se méfier de ce qui est probable ou utopiques, mais quand bien même, pourrions nous vivre et avoir de l’espoir si nous n’avions pas nos utopies personnelles ?

J’ai un sentiment étrange maintenant, celui de l’inutilité de mon texte, ou plutôt de ce moment d’écriture. Comme on prend un miroir pour faire fuir une mouche posée sur son front alors qu’un mouvement de main aurait suffit. Les événements récents sont avant tout une résultante de notre passé, et de la rapidité fusionnelle et passionnelle de notre rencontre. Un chute blesse celui qui tombe, et fait tomber celui qui lui tenait la main. Il ne m’a pas fait tomber, n’a pas voulu me blesser. Je n’étais pas un objectif et ne suis qu’une victime collatérale. Je n’ai rien à lui reprocher, ou alors ce serait juger sa vie, son être. J’aime un homme. Je connaissais l’existence de ses démons mais n’avais pas eu conscience de leurs effets. J’ai eu peur. Peur pour moi, mais surtout pour lui. Il a tenté par tous les moyens de me protéger de cela, tout en ayant peur de me perdre. Chose impossible à concilier mais dans laquelle il s’est lancé. Nous ne pouvions pas ne pas y perdre des plumes. Mais les plumes repousseront.

Si jamais nous nous séparons en conséquence de cette histoire, ce ne sera pas de ma volonté. Et au diable ceux qui jugeront mon bonheur.

Les écrans révélateurs

Je voulais écrire. Ça faisait longtemps. Plusieurs mois sont passés sans que je ne caresse de nouveau un clavier, tactile ou non, plus qu’une plume sèche depuis longtemps. Écrire pour parler. Faire des phrases, donner un sens, faire sens. Je voulais écrire mais je ne savais pas par où commencer. J’ai trop de sujets à rattraper. Trop de sujet bien trop lointains pour être rattrapés. Alors je n’ai rien fait.

Assis devant la télévision, une première depuis des mois, voire des années, je me suis ennuyé. Des yeux sur un écran que je ne regarde plus, que je ne comprend pas. Je ne suis plus un spectateur du hasard et des surprises. J’ai comme une lassitude, devenue habitude, que l’on contre avec la séduction. J’ai besoin d’excitation. Regarder la télévision est devenu pour moi signe de perte de temps. Je regarde des films, des séries et des documentaires quand je le souhaite, par d’autres moyens légaux ou non. Prendre rendez-vous avec un écran me semble atrocement contraignant, mais aussi avilissant et dictatorial. En contre-partie je me retrouve à sonder à la recherche d’un trésor utopique. Passer les chaines, découvrir des images, manger des images, des couleurs. Bientôt les formes laissent place aux informes. Je ne sais pas ce que je regarde, je ne regarde même pas. J’occupe l’œil avec un mouvement, l’oreille avec une vibration. Je m’abreuve d’ondes, mais mon esprit…

Zap au noir. Changement de catalyseur. Mon ordinateur est bien vieux et le clavier sans fil à du mal à se connecter. Attente. Je me ressert un verre d’eau. Soirée plate. L’ennuie me donne soif. Pendant que l’objet s’anime, je dégluti lentement, tête en arrière, comme pour sentir tous les mouvements de ma gorge, et le liquide qui descend, froid, au fond de mon corps chaud. J’essaye de localiser mon anatomie interne, et je reste à regarder le plafond. Souvent je m’évade dans le blanc et les fissures de leurs surfaces plane, comme une porte des rêves. Un écran low-tech dans lequel j’inscris mon imagination. Mais ce soir il n’y a qu’une masse lourde et les pas d’un voisin. Et une musique de radio. Toujours cette musique.

Comme un réflexe, j’ai ouvert internet. Et je me suis googlelisé, parce qu’une foi la page d’accueil ouverte, je ne savais pas ou aller, ni quoi chercher. Parce que je m’ennuyais. J’ai regardé la liste des liens mais il n’y avait pas de surprise, rien d’autre que les réseaux et sites où j’existe, dans un ordre insatisfaisant. Et dans les images…

Un portrait aux yeux bleus, un homme. Un inconnu consanguin m’est apparu sans raison, vieilli, gonflé, au milieu des illustrations de mon blog professionnel. Je me suis retrouvé décontenancé, presque inerte. Cet homme n’est plus celui que je connaissais. Le temps et la négligence auront malaxé le charme et l’élégance qu’il avait. Il n’est plus, n’a quelque part jamais été, inscrit dans cette partie de moi qu’on appel famille. Je ne l’ai jamais plus apprécié que la jeunesse, l’indifférence et l’amusement le permettait. J’allais chez lui, je jouais avec ses enfants. Il était un adulte, un parmi les parents. Il n’était pas un frère. Nous n’avions rien à partager. Et la vie, et des disputes dont je suis étranger, ont finies par le faire disparaître de moi. Pourtant ce soir je suis tourmenté. Au delà de l’indifférence sociale que nous avions l’un pour l’autre, il y avait une chose que je lui accordais volontiers : la beauté. Je l’ai toujours – l’avais toujours – trouvé séduisant. Si bien qu’une nuit, dans un rêve érotique, mes deux frères s’évertuèrent à faire fructifier mes premiers fantasmes masculin. Deux virilités qui me paraissaient fougueuses. Un brun aux yeux bleu, un blond aux yeux… Ma mémoire les donnent vert. Des hommes à femmes. Des collectionneurs. Charmeurs.

Il a gardé les mêmes yeux souriant. Rien du reste. Il a vieilli, enflé aussi. Ces années qui ne furent pas communes avait figées une image, belle, aux conteurs incertains, référant masculin. Et j’aurais préféré ne jamais voir les ravages de la vie le menant vers la mort. Ses yeux, les mêmes yeux que mon père, les mêmes que les miens. Comme dans un miroir paradoxal, je me regarde avec intensité. Je ne m’aime pas, je suis moche et antipathique. Confusion identitaire.

Dans la fenêtre, sur un verre lisse, par le jeu des reflets de la lumière et de la nuit, je plonge dans mon image. Narcisse. Je me retrouve. Et soudain je ne m’ennuie plus. J’ai envie d’écrire.

Préambule d’une vie rêvée

Comment se poser, comment se reposer, comment t’écrire et pourquoi t’écrire ?

Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes pas rencontré, que nous n’avons pas échangé. Je ne sais pas si tu vois comme ma vie à changée, comme elle va encore changer. J’ai trouvé des photos de toi, de moi, de notre jeunesse. De cette époque où un rêve se faisait de jour comme de nuit, où le passé n’existait pas. Cette époque que l’on dit innocence mais qui dans ma mémoire fonctionne comme inconscience. Nous n’étions pas innocents. L’inconscience me manque. Aujourd’hui c’est sur cette idée que se base ma vie, c’est en tout cas mon impression, sur cette idée que la conscience de chaque chose ne me permet pas d’avancer. Concept saugrenu ; feinter l’ignorance afin de créer une consistance existentielle ; qui n’est pas l’objet de cette lettre, mais je t’en parle car cet objet, justement, m’échappe.

Où es-tu aujourd’hui ? Je croie que tu me manque. En même temps, je redoute d’apprendre ce que j’ai fait de toi. Je t’ai abandonné je le sais, mais quand, comment ? Toi tu as su t’effacer avec dignité. Tu m’as laissé à ma vie, à me nouvelles préoccupations. Je ne me suis rendu compte de rien.

J’ai peur que ce soit très égoïstement que je revienne vers toi. Tu dois avoir vue comment je gère ma vie, l’avoir suivie depuis ces années. Tu dois savoir qu’aujourd’hui, je ne sais plus exactement où j’en suis. Je croie que je cherche les nouveaux objectifs de ma vie. Je ne parle pas d’un travail ou d’une famille – et tu sais ce que j’entends par famille – mais de ce que j’ai besoin de construire afin que tu sois fier de moi, je dirais même plus, afin que tu m’admire. Je sais que je me laisse porter sur bien des sujets, que je ne m’investis pas suffisamment. Il y a également bien des futilités qui occupent mon esprit. J’ai besoin que tu me rappelle la vie dont nous rêvions, que tu m’aides à redéfinir les chemins de mon devenir. Dernièrement, je me suis perdu, j’ai besoin de toi afin de me reconquérir, d’être de nouveau maître de moi.

Je vais bien, ne t’inquiète pas. Et je sais que ma vie t’inquiètera, comme elle a dû déjà le faire, et je sais que tu auras peur pour moi.

Cette lettre me fait du bien. Reprendre contact avec toi m’a fait réfléchir avec plus de maturité que ce à quoi je pouvais m’attendre. Les silences entre mes mots on apportés des esquisses de réponses. Je sais que tu ne peux pas me répondre, ce qui est un regret, quelque part, mais les fantômes ne parlent pas. Je ne pense pas non plus qu’ils donnent des signes ou se manifestent par une quelconque voie. Mais je vais tacher de constituer les conseils que tu m’aurais donnés, avec le vocabulaire que tu avais, avec la fragilité, avec l’innocence, finalement, l’innocence que j’avais.

Sans vide sous les pieds

C’est une musique lente, une mélodie vaporeuse, encore. C’est une corde qui se dénoue comme un serpent qui délivre sa proie. Et c’est le silence qui prédit le doute. Et c’est l’absence soudaine du vide entre mon corps et le sol. Lenteur des paupières sur mes yeux endormis. Un appel vers des cendres oubliées. Goût de sécheresse. Une suite de note sur un piano cristallin, répétées. La fin d’un coma.

Ce matin le réveil me fait rêver. Ce matin pourtant pas de surprises, pas de soleil, de chant d’oiseau. Ce matin encore la grisaille et la sensation de froid sur la peau, sous des draps en coton bleu. Mais ce matin l’ouverture des yeux et de l’esprit. L’éclosion vigoureuse d’un sourire.
Respiration lente. L’air passe dans mes narines comme le vent entre les murs d’une ruelle étroite. J’écoute ce double rythme comme on écoute un cœur battre. J’écoute le souffle de vie, de ma vie. J’ai envie d’y croire.

Un gymnase ruiné inondé, des bouées gonflées. Mes amants passés flottent, les pieds dans l’eau, clapotis de l’eau, langueur de l’eau. L’un d’eux descend de son trône et marche. Il écarte les autres qui se mettent à rire, à se moquer. Il me regarde, soudainement figé. Ses lèvres bougent mais les mots ne me parviennent pas. Il est trop loin. Puis une main sur mon épaule. Un homme me révèle les mots. Je me retourne. Il pleure. Il s’appelle M…

Je ne me souvient plus de mon rêve avec exactitude, si ce n’est le décors misérable. Je ne sais plus les mots que mon oreille à perçus, si ce n’est le départ, ce départ qu’un autre me révèle, qu’il ne m’empêche pas de suivre…
Hier, avant de me coucher, cet homme du passé qui marchait dans l’eau m’avait révélé vouloir, dans son idéal, que je l’accompagne, se rapprocher, humer de nouveau. Prendre une main, redécouvrir un contact. Et songer, ou se lancer, ou mourir.

Ce matin j’ai rêvé éveillé de nager dans les eaux troubles et froides de mon passé, d’y animer de mon souffle les cellules d’un défunt et de lui donner un autre avenir, différent, passionné. Réchauffer les eaux endormies. C’est la résurrection de l’ombre portée d’un espoir que je n’osai plus affronter. Ce matin au réveil je suis tombé. Je suis tombé de la corde de pendu que je m’étais confectionnée, dans laquelle je me croyais fort et protégé. Sur le parquet froid de ma chambre, je ne sais quel pied poser. Question idiote, superstition futile, mais si c’était vrai… Alors je reste couché, et je continue de rêver. Conscient que ce n’est qu’un rêve et qu’un rêve ne suffit pas, ne suffit plus.

Je sais qu’il voudrait. Je sais que c’est difficile. Il sait que j’aimerais. Mais …

Ne rêvons plus. Soyons fort. Ne nous accrochons pas à ces idées qui sont nos cordes de pendu. Ne perdons pas de vue la réalité, et le fait que nous souffrons en pensant. Agissons, sans vide sous les pieds.