Un enfant

Debout sur un quai, je lis, j’attends mon métro. Il tarde. Je monte dans le premier wagon, me dirige vers une place libre et regarde les occupées. Il est minuit, un visage connu peut être présent… aucun, alors j’observe brièvement les voyageurs. Un jeune homme séduisant à la chemine col Mao entre-ouverte me regarde. Mon livre est prenant, j’en suis au moment où la 35° brigade Marcel Langer se fait démanteler par le commissaire Gillard. Arrivé à mon changement je l’avais complètement oublié mais il sort aussi. Il marche vite, l’heure avancée et le risque de rater le dernier train doivent y être pour beaucoup. Je ne sais pas où il va, je suis derrière lui et remarque qu’il m’ouvre le chemin. Jusqu’ici tout va bien, je regarde les plis de ses vêtements, la courbe de sa nuque. Il court en montant l’escalier, j’ai du mal à le suivre, il va gagner la course que je me suis créée. Dans l’escalier suivant je le rattrape et pose mon pied en premier sur le nouveau quai. Petite victoire. Je me remet à lire en marchant, m’avance vers le fond en slalomant entre mes futurs compagnons de voyage.

Je n’ai pas le temps de m’asseoir que le train arrive. La porte du fond s’arrête devant moi et une main se tend pour l’ouvrir, mais moi qui ne l’ai pas vue et suis surpris de l’avoir frôlée, je me fait prendre de vitesse. Je rentre après lui et m’assoie sur le strapontin qui lui fait face. Je regarde un instant ce beau garçon, il me fixe du regard. Le commissaire Gillard est fort, il a réussi à contrecarrer la jeune résistance toulousaine. Il me regarde toujours, petit sourire, moi amusé. Un jeu furtif s’est installé. Chapitre 26, je fais une pause, il me regarde toujours, avec plus d’insistance. Jouait-il lui aussi ? Mais le jeu existait, il est terminé, je descends à la prochaine station. Je me lève, lui aussi. Ce n’est donc pas encore la fin. Alors que je range mon livre dans mon sac, il pose sa main sur la poignée de porte. Sans savoir comment, je réussi à le doubler en descendant et montes les escaliers tout proche en courant. Arrivé à la porte de sortie, il est juste derrière moi, je tiens la porte, et avec une voix douce au timbre ravageur, il m’annonce, « J’ai perdu« .

« Pas encore, il reste l’escalier de la sortie« . On se regarde alors, et on court comme quand nous n’avions pas encore dix ans. Aucun ne perd, aucun ne gagne. Nous rions.

On se regarde souriant et heureux, on se sépare. Le souvenir seul reste, celui d’un enfant aux yeux doux qui comme moi a grandi, mais n’a pas oublié comment on jouait dans les jardins étant petit. Je pense encore à lui, c’était il y a deux ans.

Et si le début

Nous sommes en août 2010, je suis en stage dans un autre pays, dans une autre ville.

J’ai trouvé un carnet. Je ne l’ai pas choisi, observé ou acheté. Il était simplement là, à terre, vierge dans ses habits de plastique, abandonné. Je lui ai tendu la main et quelques jour plus tard je lui ai donné la vie. Je n’ai aucune histoire à y retranscrire, aucun objectif, aucun désir d’écriture spécifique, aucune attribution à lui conférer. Mais puisque je n’ai rien à y faire, pourquoi noircir les pages, lui ôter sa virginité ? Peut-être parce que c’est lui qui m’a trouvé. Peut-être a-t-il voulu le contact de mes mots. N’avait-il pas une plus grande ambition ?

Qu’est ce que l’angoisse de la page blanche ? Je peux me représenter des auteurs, des artistes ou des écoliers de tous temps, une plume ou un pinceau entre les doigts, n’arrivant pas à faire danser mots et idées sur la surface pure et frontale, trop propre pour être souillée. Auraient-ils moins de difficulté si le papier était froissé, taché ? La raison, la cause de cette difficulté, m’est profondément étrangère. J’ai toujours préféré l’écriture à la lecture, ce qui n’a pas beaucoup aidé la qualité de la première. Mais je n’ai encore jamais rencontré de page que je n’arrive pas à noircir. Je suis un bavard qui redoute le jour où il n’aura rien à dire. C’est que quelque part, mon cerveau sera arrêté, au mieux de façon totale et permanente.

Je n’ai pourtant jamais voulu devenir écrivain. J’ai rêvé de violon, d’architecture, de danse classique, de sculpture ou encore de voyages. Jamais d’écriture. Un temps, j’ai essayé la photographie, pas la prestigieuse, celle des pellicules et des développement manuels, du rituel. Non, j’ai voulu celle de la tromperie, de l’artifice. Je me voulais peintre virtuel.

Je n’ai jamais voulu devenir écrivain et ne le serais jamais. Je suis un ratureur qui vagabonde.

Voici donc mes ratures, ces textes cours qui rebondissent dans mon crâne, qui surgissent inopinément. Ils sont suffisamment rares pour que l’écriture complète de ce carnet s’étale sur plusieurs années.

Tels sont les premiers mots jetés sur un carnet, carnet qui deviendra blog, ce blog. Entre temps d’autres textes ont vus le jour dans les pages d’un petit moleskine noir trouvé neuf dans une rue bondée de Takadanobaba, Tokyo.