Jours éteints. Recul sur des événements. Je ne sais pas ce que je fais, où je suis, vers où je me dirige. Je ne parle pas de géographie mais de vie. J’ai dans la tête un homme, entier, corps, âme, personnalité. Indétachable. Prendre des heures pour ne plus penser en voila une idée, conne. Faire un bilan, et un avenir, écrire des possibilités. Remettre en question. Je tourne en rond.
Je ne vais pas écrire le passé, pas le détailler. La chronologie n’est pas le but, je n’ai pas une histoire à raconter. Les histoires simples à écrire n’ont aucun intérêt, et cette histoire n’est ni simple ni compliquée. Elle est. Une composition de vies et d’instants entremêlés, la résultante du personnel et du familial, la rencontre inattendue. Un univers comme une pelote de nœuds.
Je ne me pose pas la question de l’amour, enfin je ne pense pas. Je ne sais exactement quelles questions je me pose, mais je ne peux nier m’en poser. Pourquoi s’en poser ? Quand on découvre une personne au cours d’une soirée, qu’on s’y attache, qu’on l’aime ensuite, quelles sont les choses qui peuvent nous faire perdre le sentiment. Il est dit que de l’amour à la haine le chemin est court. Je ne le haï pas. J’ai indéniablement l’envie d’une vie calme, sereine, avec une personne qui relirait les patchworks des années, une personne avec qui construire, un fil que ne serait ni blanc ni rouge mais multicolore. Je n’ai pas envie d’enfant, de famille en maison de campagne, de chien fidèle assis à mes genoux sur la photo encadrée posée sur la cheminée. Je ne veux pas d’une vie rangée, toujours installée dans le même appartement, dans la même maison. Je ne veux pas que mes jours soient un calendrier, avec des cases à cocher. Qu’un jour je me dise, voila mon bilan. Je veux de l’avenir. Je veux découvrir, rencontrer, apprécier, détester, rejeter, embrasser. Je veux Aimer. Je veux aimer comme j’ai aimé déjà. Un amour irréprochable. Parfait. Parfait car il était dès le début fissuré, mais qu’on s’en foutait. On aimait autant nos joie que nos tristesses, on ne jugeait pas nos défaut ou notre passé. On voulait construire et rien ne semblait pouvoir venir entraver ce chemin. Le monde était notre chez nous. Nos différences étaient nos forces. Nos inégalités étaient nos découvertes. Nos malheurs étaient, ils étaient la fragilité qui nous donnait la beauté. Était. J’écris au passé.
Et voila l’imprévu qui surgit. La chose à laquelle personne n’avait pensé, ni au cœur de notre unité, ni dans son environ. Un mal imprévu, dévastateur. Une folie ressuscitée. Le souffle d’un démon qu’on espère être le dernier, comme la dernière foi. L’incompréhension. L’un des deux est tombé, et je ne l’ai pas vu tomber. Je n’ai rien vu. Rien. A la suite de cette épreuve imposée, nous avons cohabité tant bien que mal, mais le mal a pris le dessus, et j’ai valsé. J’ai tourné, chancelé, chuté, ou plutôt j’ai été projeté, comme un boulet de canon après une explosion, au loin par delà les sentiments. Mais je ne me suis pas écrasé. Sentant l’atterrissage douloureux arriver, et la nuit qui s’imposait, j’ai lutté et suis allé chercher de l’aide. J’ai demandé de l’aide. Je n’ai dit à personne ce qu’il se passait exactement. Les rares qui ont su étaient déjà ceux de trop. Mais d’autres ont fait fonctionner ce lien parfois tenu de l’amitié. Et alors que je m’abandonnais à un sors par désarmement, ces mains se sont tendues et le ciel à peu a peu arrêté de s’éloigner. L’effroyable vitesse s’est peu à peu atténuée. Des coussins de douceurs créées par des proches, mais aussi des presque inconnus. Ces êtres que l’on croise un temps, qui disparaissent comme nous disparaissons de leur vie, mais à qui ont a laissé, si ce n’est une impression, une affection. Je n’ai pas à proprement dit que j’allais mal, mais je l’ai fait comprendre. Puis j’ai demandé, presque supplié, un matin où mon ventre et mon cœur souffraient de ne plus pouvoir respirer, ou les brumes s’emparaient de mon imagination. J’ai supplié. ‘‘Sauvez-moi, sortez moi de là’’.
Ce message de détresse, S.O.S. d’un réseau social, y aurais-je moi-même répondu ? Une bouteille dans une mer numérique. J’admire ceux qui y ont répondu, qui ont posés les questions d’usages, de politesse, presque d’hypocrisie pour certain, avec une profonde curiosité pour d’autres, mais qui tous, à leur façon, ont détourné un instant le regard de leur vie vers la mienne. On a peur de ceux qui vont mal, craignant sans doute une contamination du malheur. On attendra que cela devienne un fait divers pour s’y intéresser, de derrière un écran, mais jamais en contact direct. Le bonheur est trop fragile. Mais ces gens, ceux qui ont répondu, ils ont refusé le risque. Je pense qu’ils furent bien heureux de ne pas tout savoir. Je ne leur demandais pas de supporter avec moi la douleur, mais de m’aider à m’en extraire. ‘‘Vivez comme vous viviez hier, mais vivez avec moi à vos cotés. Faites-moi partager votre vie d’allégresse, vos problèmes si vous en avez, votre temps d’amitié’’. La simplicité du geste, de ne rien faire sinon vivre, seulement de montrer son soutient dans un moment fugace, espérant sans doute que je ne m’expose pas trop. Du moins je l’espère.
J’ai découvert ce que l’amitié procure en plus de bons moments et de complicités, j’ai découvert autre chose que l’entre-aide d’un déménagement, ou le verre d’un vendredi soir. J’ai découvert une forme d’attache structurelle entre les gens qui permet de ne pas trop tomber, comme la perle d’un collier, comme le soufflet d’un accordéon. Un lien élastique qui vous expédie vers le haut, puis vous maintient à niveau.
Mais lui. Lui à continué à sombrer. Seul. Seul. Seul. S’accrochant à des liens trop futiles ou trop usés, je ne sais. Des liens qui n’ont pas tenu suffisamment. Des liens aussi que lui-même à coupés. Il avait le désir de tomber, de disparaître. Une colère mal orientée. Je n’ai pas à tenter d’expliquer le pourquoi. Les causes lui sont intimes, les procédés lui sont privés, les conséquences seules sont partagées. On ne peut se faire du mal sans toucher les autres. Les plus proches sont ceux qui souffrent le plus.
Aujourd’hui le tremblement de terre est passé et seules certaines répliques sont à craindre. Le temps de la reconstruction est venu. Mais cette reconstruction, comment doit-elle se faire ? La simplicité de la question n’est que la surface visible d’un tourment interne. Il faut trouver comment reconstruire sa vie après une chute d’une violence incroyable, une chute depuis le point le plus haut du bonheur. Mais avant toute chose, il faut savoir si on la reconstruit seul, ou a deux.
Je n’ai aucun doute sur mes sentiments pour lui. Je me suis posé la question, oui, mais la réponse était dans la question. Je me suis rendu compte que je ne demandais pas si je l’aimais encore, mais pourquoi je l’aimais encore. Il m’a blessé, bafoué, trompé, meurtri, et quelque part, humilié. Je me suis senti sale, dégouté, voire écœuré. Mon cœur a saigné. Je ne lui pardonnerais jamais, mais en même temps cela fait parti de lui, je le savais. Pourriez-vous encore aimer quelqu’un qui a subit de plein fouet une envie de destruction personnelle ? Pourriez-vous encore essayer de construire quelque chose, une vie ? Il y a l’instabilité certaine, le risque d’une rechute. J’ai vécu les six plus beaux mois de ma vie. Certes je n’ai pas vécu un tiers de ma vie, en tout cas je l’espère, mais je sais que jamais je ne pourrais atteindre de nouveau l’allégresse que l’on a partagé. Six mois, c’est une période extrêmement courte à l’échelle d’une vie. Mais pourtant je le sais, comme une évidence. Si je décide de refaire ma vie ailleurs, je sais que je découvrirais d’autres amours, et je sais que chaque amour est différent. Mais aucun ne sera plus intense. Cet homme, je l’emporterais avec moi comme une relique précieuse quand mon jour sera venu. Il m’a apporté une chose indescriptible que je simplifierais par le fait de croire en l’amour, en l’avenir, en l’espoir. Surtout après qu’un autre ai balayé ces choses comme de vulgaires allumette brulées. Je lui ai apporté d’autres choses que je n’aurais pas la prétention de chercher ni de nommer. Nous étions complémentaires. Nous le sommes encore.
Je croie en la seconde chance. Je l’ai déjà accordée par le passé et le temps m’a donné raison sur beaucoup de cas. Le doute m’impose la conscience d’un risque, celui d’y perdre plus de plumes. Qui pourrais prétendre savoir ce que l’avenir nous apportera ? Je ne croie ni en un quelconque dieu, ni ces multiples choses qui prétendent vous prédire l’avenir. C’est un choix que j’ai à faire alors que toute ma vie est à construire. J’ai les fondations, une famille irréprochable faites de mes deux parents, des études largement moins irréprochables mais que j’ai poussées jusqu’au bout vers la profession que je désirais, des amis dont j’ai déjà évoqué les qualités, une culture générale convenable et je m’estime pas trop con, pas trop. J’ai la chance d’être riche de parcelles de vie que beaucoup n’ont pas et n’auront jamais. Autant de choses que je voudrais partager avec les miens, avec humilité. Je ne me sens pas riche de ce que j’ai, mais de ce que je peux offrir.
Et à cet homme, que puis-je offrir ? Que peut-il m’offrir ? Je pense plus vite que j’écris. Ce texte n’étant en effet pas la réponse ou le bilan, mais le questionnement même. Une écriture automatique comme un monologue de ma pensée. Je me suis reculé du monde pour deux jours pour pouvoir, maintenant que je le sais sur le chemin du retour à la vie, penser à moi et non plus à lui, penser à l’avenir. Au delà de ce que je suis capable de supporter, car si je suis encore là, c’est bien que je supporte – je ne fais d’ailleurs aucun effort et ne pense faire ni dénie ou ni mensonge – c’est la question de la possibilité d’un renouveau, ou d’un nouveau bonheur. Des villes se construisent sur des volcans, des vies merveilleuses s’épanouissent près de failles sismiques. Le choix de vivre dans un risque, peut-être pour se forcer à vivre plus fort. Peut-on réellement prétendre vouloir trouver le terrain parfait pour pouvoir enfin s’y installer, quand nous savons que celui-ci n’existe pas ?
Cet homme, peut importe tout ce qu’il a fait ces derniers jours qui m’a blessé. Je sais au fond de moi que je n’étais qu’une victime collatérale. Je ne suis ni cause, ni objectif. Je sais qu’il s’en veut, même si peut-être il ne me le dira jamais. Je ne lui reproche rien comme je ne pourrais reprocher à un malade de me contaminer si je l’ai enlacé de mes bras. Sous sa coquille d’oursin vie la douceur et la beauté d’une âme qui mérite d’être chérie tout autant qu’une autre, et par bien des aspects, si je ne me sens pas oursin je me sais porc-épic.
Je sais quelle est la réponse facile, simple, rapide. Mais je sais aussi que la choisir serait un abandon, une lâcheté. Je pense aussi que tout ça n’a pas de sens, et que cette question n’a pas lieux d’être car je contiens au fond de moi une évidence. Il n’y a pas la liste du pour et du contre que l’on établi pour choisir une voiture ou un assureur, il n’y a pas la chose incontournable qui fera pencher la balance. Il n’y a pas de balance. Après tout, il n’y a pas de choix. Il y a la découverte de qui je suis, de qui je veux être, avec qui, et comment. Il y a une philosophie de vie à décrypter. Je ne veux pas choisir ma vie mais être en accord avec mon âme. Il semble à un moment que les événements passés ne soient plus véritablement la raison de mes réflexions, mais un déclencheur. C’est une question que tout le monde devrait se poser : Ma vie est-elle celle qui me convient ? C’est une question où je ne pense pas que le présent ait de place. Nous sommes influençables par le présent. Nous sommes la résultante d’un passé cherchant un idéal d’avenir. Le présent n’est que le moment transitoire où le bonheur nous aveugle, où les épreuves nous accablent. L’avenir est un inconnu et le destin n’est que de l’avenir écrit au passé, aussi, il faut se méfier de ce qui est probable ou utopiques, mais quand bien même, pourrions nous vivre et avoir de l’espoir si nous n’avions pas nos utopies personnelles ?
J’ai un sentiment étrange maintenant, celui de l’inutilité de mon texte, ou plutôt de ce moment d’écriture. Comme on prend un miroir pour faire fuir une mouche posée sur son front alors qu’un mouvement de main aurait suffit. Les événements récents sont avant tout une résultante de notre passé, et de la rapidité fusionnelle et passionnelle de notre rencontre. Un chute blesse celui qui tombe, et fait tomber celui qui lui tenait la main. Il ne m’a pas fait tomber, n’a pas voulu me blesser. Je n’étais pas un objectif et ne suis qu’une victime collatérale. Je n’ai rien à lui reprocher, ou alors ce serait juger sa vie, son être. J’aime un homme. Je connaissais l’existence de ses démons mais n’avais pas eu conscience de leurs effets. J’ai eu peur. Peur pour moi, mais surtout pour lui. Il a tenté par tous les moyens de me protéger de cela, tout en ayant peur de me perdre. Chose impossible à concilier mais dans laquelle il s’est lancé. Nous ne pouvions pas ne pas y perdre des plumes. Mais les plumes repousseront.
Si jamais nous nous séparons en conséquence de cette histoire, ce ne sera pas de ma volonté. Et au diable ceux qui jugeront mon bonheur.
Avant qu’il ne soit trop tard
Et si le silence, brutal, bruyant, venait frapper à votre porte, à votre esprit. Si soudain la pensée n’était plus qu’un vide, le vide que l’on entend après le mot, avant le suivant. Parce qu’on ne veut pas du suivant. Parce qu’avant l’arrivée du suivant, on meurt.
I.
Il fait chaud dans cette chambre. Pourtant la clim est au minimum. Tests de réglages improductifs. Ouverture des fenêtres limitée. Pour ne pas. Ne pas.
Ne pas y penser.
J’ai besoin de me changer les idées. Pendant qu’il dort. Qu’il ronfle. Peut importe le bruit, s’il ronfle c’est qu’il est en vie. Bouche ouverte, corps désarticulé, muscles relâchés, main posée sur le sexe. Il pose toujours sa main là quand il dort, comme d’autres sucent leur pouce. Il a l’air doux ce petit homme brisé. Il a l’air mystérieux aussi, un brin secret. Un inconnu ces jours-ci.
Il semble que les non-dits qui entourent sa vie le détruisent, l’empêchent de vivre. Des histoires qui ne sont pas encore des fantômes car considérées encore vivantes. Il n’est pas hanté par des démons, c’est quelque-chose de plus présent, une crasse qui colle corps, un suintement effroyable dont il redoute la transmission. La contamination des blessures du cœur, des rayures de l’esprit, du mal-être. Ce n’est pas des autres dont il a peur, bien qu’il les fuit. C’est de lui.
J’ai beau ne pas le vouloir, je sais que ça se terminera mal pour lui, car rien ne présage un autre sort. Car les miracles ne semblent pas exister dans sa vie. Sans pour autant qu’il en soit autrement ailleurs. Et car la vie ne semble plus faire le cadeau de la belle mort. Nous ne rêvons pas de mourir heureux. Nous rêvons que cela se passe selon notre choix. Que ce soit dans notre sommeil, sur une plage, dans la douceur d’une brise légère ou au fond d’une backroom, tué sans raison dans un train, ou par nous-mêmes en sautant d’un quai, ou encore sans qu’on ne s’en rende compte, en s’évaporant sur le pont d’un bateau sans destination… Peut importe, nous craignons la douleur, nous redoutons la souffrance et la solitude de la chambre d’hôpital ou de l’hospice, loin d’une vie que nous avons toujours tenté d’atteindre sans jamais savoir ni comment ni où chercher. Une vie que nous n’avons jamais eue. Je suis convaincu que nous n’avons pas peur de mourir, mais que nous développons une crainte autour.
Pourquoi, je ne sais pas, mais je sais que je veux tout mettre en œuvre pour que cet homme qui dors dans une chambre trop chauffée d’un hôtel trop impersonnel, dans une ville sans déprimée, vive le plus heureux possible, avant qu’il ne soit trop tard, devrais-je pour cela contourner ma prétendue droiture, mon envie de droiture, mes règles de vie. Sans jamais s’égarer. S’il en a besoin, que la drogue et l’alcool coulent à flot, que le sexe soit omniprésent, du moment que dépravation ne provoque pas de perdition. Que la folie emporte, que les consciences trébuchent, du moment que la raison fait sens et que l’envol n’est pas illusoire. Que la sérénité nous enveloppe, que la sagesse nous coupe du monde, ou que le monde nous oublie, du moment l’ennuie et la solitude ne nous rongent pas. Peu importe le moyen de le rendre heureux. Je ne me mettrais pas en danger, pour rien au monde, et ne ferais jamais rien contre mon grès. Mais si la confiance et le respect continuent d’exister comme c’est le cas aujourd’hui, la vie peut bien s’effondrer.
C’est ma folie. Consciente. Passionnée.
Ce sera son refus.
La chaleur de la chambre s’est emparée de nos corps. Ma peau est épuisée. Il ne ronfle plus, il s’est tourné. Je ne sais plus qui du sommeil ou de la température fait durer les songes.
Traverser le ciel pour se retrouver, ou se séparer. Pour vivre une épreuve. Traverser le ciel pour vivre une chambre d’hôtel. Nous sommes en voyage de nous-mêmes. Quelque part. Quelque part il se passe quelque chose car ici il ne se passe rien. Rien de visible. Aucun acte mais des pensées. Nous ne communiquons pas, nous regardons notre vie. Instant éperdu de sublime. Le temps ne s’écoule pas. Lui est allongé sur un lit, me tourne le dos. Je suis assis sur une chaise, face à un bureau. Je lui tourne le dos. Notre absence réciproque est ce qui nous unis. L’intemporalité dont nous faisons l’expérience n’est autre que la mise à distance de nos intimités. Le constat de la nécessité réciproque du retour à soi, et du besoin de partage. Nous ne savons pas nous protéger de l’autre, et donc protéger l’autre. L’homme est destruction.
Si l’instant avait une musique, ce serait l’assourdissement. Le soleil, à travers les persiennes, dessine des tâches de lumières sur son corps, comme une possibilité de parcours. Un pointillé. Une ligne qui le relie au monde dans cette ville que nous n’aimons pas, qui ne nous convient pas, à laquelle nous ne concordons pas. Pas aujourd’hui, peut-être hier.
II.
J’ai le sentiment de vouloir faire l’impossible, de communiquer des choses que seul un film ou une musique pourrait éclairer. Il me faudrait par les mots imposer la vitesse de lecture, l’environnement sonore, l’inconfort. Je ne sais trouver les mots qui peuvent expliquer avec exactitude des sentiments tels la lassitude et la perturbation de l’écoulement du temps puisque lire est un acte qui a une vitesse, propre à chacun, et qui efface ainsi toutes possibilités d’approche véritable, comme la photographie d’une sculpture n’en transmet qu’une vulgarisation. Il me faudrait imposer un conditionnement. Mettre le lecteur en situation n’est pas le rôle de celui qui écrit. Le texte doit être mis à disposition, doit être un agrément. Un texte ne devrait pas donner envie mais être la finition d’un état d’esprit. Il ne faudrait pas écrire pour dire ou raconter. Il faudrait que la lecture permette l’accomplissement du lecteur dans son accroche au monde. Il ne faudrait pas qu’il y ait d’auteur, mais que le texte et les mots soient ceux d’un autre. Il faudrait lire comme on rêve, sans livre dans les mains, sans idéogrammes ni lettres sous les yeux.
J’ai le sentiment de vouloir faire l’impossible, quand j’écris ou quand je vie. Quand le monde tourne sans que je ne veuille en avoir conscience, quand je voudrais ne pas dormir ou ne pas me réveiller, quand je voudrais oublier ou effacer le passé. Quand je voudrais être aimé.
Je suis aimé. J’aime. J’ai le monde à portée de main. J’ai la vie au creux de mes paumes. Un homme dort sur un lit dans une chambre d’hôtel alors qu’un autre écrit sur le bureau d’une chambre qui a vu passer plus de monde qu’il ne l’envisage. Il y a des fantômes quand on les placent, les déplacent, de l’inexistence qu’ils méritent à la présence d’un réconfort. Il y a sur le lit un homme qui dort, et un autre qui regarde au travers de la fenêtre. Il y a une femme nue qui sort de la salle de bain et un électricien qui répare un interrupteur. Il y a un couple âgé qui fait l’amour et un homme d’affaire qui vide le bar. Il y a la femme d’un soir qui sonne à la porte et des enfants qui regardent la télévision. Il y a des couples qui se disputent et la femme de ménage qui change des draps remplis de foutre. Il y a des vies qui s’emmêlent comme des fils. Les fantômes de cette chambre d’hôtel sont les possibilités de nos vies. Nous sommes toutes ces personnes. Et nous ne somme personnes.
Nous avons besoin de ces vies pour nous situer et envisager les nôtres, la notre. Nous avons besoin de la mémoire des murs pour nous renforcer. Nous avons besoin de la chaleur submergeante pour nous déphaser. Nous avons besoin de traverser le ciel pour nous isoler. Nous avons besoin du silence pour qu’au réveil les premiers mots soient si vrais qu’il vaudrait mieux mourir que recevoir ceux que l’on n’a pas désirés.