Et si le silence, brutal, bruyant, venait frapper à votre porte, à votre esprit. Si soudain la pensée n’était plus qu’un vide, le vide que l’on entend après le mot, avant le suivant. Parce qu’on ne veut pas du suivant. Parce qu’avant l’arrivée du suivant, on meurt.
I.
Il fait chaud dans cette chambre. Pourtant la clim est au minimum. Tests de réglages improductifs. Ouverture des fenêtres limitée. Pour ne pas. Ne pas.
Ne pas y penser.
J’ai besoin de me changer les idées. Pendant qu’il dort. Qu’il ronfle. Peut importe le bruit, s’il ronfle c’est qu’il est en vie. Bouche ouverte, corps désarticulé, muscles relâchés, main posée sur le sexe. Il pose toujours sa main là quand il dort, comme d’autres sucent leur pouce. Il a l’air doux ce petit homme brisé. Il a l’air mystérieux aussi, un brin secret. Un inconnu ces jours-ci.
Il semble que les non-dits qui entourent sa vie le détruisent, l’empêchent de vivre. Des histoires qui ne sont pas encore des fantômes car considérées encore vivantes. Il n’est pas hanté par des démons, c’est quelque-chose de plus présent, une crasse qui colle corps, un suintement effroyable dont il redoute la transmission. La contamination des blessures du cœur, des rayures de l’esprit, du mal-être. Ce n’est pas des autres dont il a peur, bien qu’il les fuit. C’est de lui.
J’ai beau ne pas le vouloir, je sais que ça se terminera mal pour lui, car rien ne présage un autre sort. Car les miracles ne semblent pas exister dans sa vie. Sans pour autant qu’il en soit autrement ailleurs. Et car la vie ne semble plus faire le cadeau de la belle mort. Nous ne rêvons pas de mourir heureux. Nous rêvons que cela se passe selon notre choix. Que ce soit dans notre sommeil, sur une plage, dans la douceur d’une brise légère ou au fond d’une backroom, tué sans raison dans un train, ou par nous-mêmes en sautant d’un quai, ou encore sans qu’on ne s’en rende compte, en s’évaporant sur le pont d’un bateau sans destination… Peut importe, nous craignons la douleur, nous redoutons la souffrance et la solitude de la chambre d’hôpital ou de l’hospice, loin d’une vie que nous avons toujours tenté d’atteindre sans jamais savoir ni comment ni où chercher. Une vie que nous n’avons jamais eue. Je suis convaincu que nous n’avons pas peur de mourir, mais que nous développons une crainte autour.
Pourquoi, je ne sais pas, mais je sais que je veux tout mettre en œuvre pour que cet homme qui dors dans une chambre trop chauffée d’un hôtel trop impersonnel, dans une ville sans déprimée, vive le plus heureux possible, avant qu’il ne soit trop tard, devrais-je pour cela contourner ma prétendue droiture, mon envie de droiture, mes règles de vie. Sans jamais s’égarer. S’il en a besoin, que la drogue et l’alcool coulent à flot, que le sexe soit omniprésent, du moment que dépravation ne provoque pas de perdition. Que la folie emporte, que les consciences trébuchent, du moment que la raison fait sens et que l’envol n’est pas illusoire. Que la sérénité nous enveloppe, que la sagesse nous coupe du monde, ou que le monde nous oublie, du moment l’ennuie et la solitude ne nous rongent pas. Peu importe le moyen de le rendre heureux. Je ne me mettrais pas en danger, pour rien au monde, et ne ferais jamais rien contre mon grès. Mais si la confiance et le respect continuent d’exister comme c’est le cas aujourd’hui, la vie peut bien s’effondrer.
C’est ma folie. Consciente. Passionnée.
Ce sera son refus.
La chaleur de la chambre s’est emparée de nos corps. Ma peau est épuisée. Il ne ronfle plus, il s’est tourné. Je ne sais plus qui du sommeil ou de la température fait durer les songes.
Traverser le ciel pour se retrouver, ou se séparer. Pour vivre une épreuve. Traverser le ciel pour vivre une chambre d’hôtel. Nous sommes en voyage de nous-mêmes. Quelque part. Quelque part il se passe quelque chose car ici il ne se passe rien. Rien de visible. Aucun acte mais des pensées. Nous ne communiquons pas, nous regardons notre vie. Instant éperdu de sublime. Le temps ne s’écoule pas. Lui est allongé sur un lit, me tourne le dos. Je suis assis sur une chaise, face à un bureau. Je lui tourne le dos. Notre absence réciproque est ce qui nous unis. L’intemporalité dont nous faisons l’expérience n’est autre que la mise à distance de nos intimités. Le constat de la nécessité réciproque du retour à soi, et du besoin de partage. Nous ne savons pas nous protéger de l’autre, et donc protéger l’autre. L’homme est destruction.
Si l’instant avait une musique, ce serait l’assourdissement. Le soleil, à travers les persiennes, dessine des tâches de lumières sur son corps, comme une possibilité de parcours. Un pointillé. Une ligne qui le relie au monde dans cette ville que nous n’aimons pas, qui ne nous convient pas, à laquelle nous ne concordons pas. Pas aujourd’hui, peut-être hier.
II.
J’ai le sentiment de vouloir faire l’impossible, de communiquer des choses que seul un film ou une musique pourrait éclairer. Il me faudrait par les mots imposer la vitesse de lecture, l’environnement sonore, l’inconfort. Je ne sais trouver les mots qui peuvent expliquer avec exactitude des sentiments tels la lassitude et la perturbation de l’écoulement du temps puisque lire est un acte qui a une vitesse, propre à chacun, et qui efface ainsi toutes possibilités d’approche véritable, comme la photographie d’une sculpture n’en transmet qu’une vulgarisation. Il me faudrait imposer un conditionnement. Mettre le lecteur en situation n’est pas le rôle de celui qui écrit. Le texte doit être mis à disposition, doit être un agrément. Un texte ne devrait pas donner envie mais être la finition d’un état d’esprit. Il ne faudrait pas écrire pour dire ou raconter. Il faudrait que la lecture permette l’accomplissement du lecteur dans son accroche au monde. Il ne faudrait pas qu’il y ait d’auteur, mais que le texte et les mots soient ceux d’un autre. Il faudrait lire comme on rêve, sans livre dans les mains, sans idéogrammes ni lettres sous les yeux.
J’ai le sentiment de vouloir faire l’impossible, quand j’écris ou quand je vie. Quand le monde tourne sans que je ne veuille en avoir conscience, quand je voudrais ne pas dormir ou ne pas me réveiller, quand je voudrais oublier ou effacer le passé. Quand je voudrais être aimé.
Je suis aimé. J’aime. J’ai le monde à portée de main. J’ai la vie au creux de mes paumes. Un homme dort sur un lit dans une chambre d’hôtel alors qu’un autre écrit sur le bureau d’une chambre qui a vu passer plus de monde qu’il ne l’envisage. Il y a des fantômes quand on les placent, les déplacent, de l’inexistence qu’ils méritent à la présence d’un réconfort. Il y a sur le lit un homme qui dort, et un autre qui regarde au travers de la fenêtre. Il y a une femme nue qui sort de la salle de bain et un électricien qui répare un interrupteur. Il y a un couple âgé qui fait l’amour et un homme d’affaire qui vide le bar. Il y a la femme d’un soir qui sonne à la porte et des enfants qui regardent la télévision. Il y a des couples qui se disputent et la femme de ménage qui change des draps remplis de foutre. Il y a des vies qui s’emmêlent comme des fils. Les fantômes de cette chambre d’hôtel sont les possibilités de nos vies. Nous sommes toutes ces personnes. Et nous ne somme personnes.
Nous avons besoin de ces vies pour nous situer et envisager les nôtres, la notre. Nous avons besoin de la mémoire des murs pour nous renforcer. Nous avons besoin de la chaleur submergeante pour nous déphaser. Nous avons besoin de traverser le ciel pour nous isoler. Nous avons besoin du silence pour qu’au réveil les premiers mots soient si vrais qu’il vaudrait mieux mourir que recevoir ceux que l’on n’a pas désirés.
On s’arrête parfois sur le bord de l’autoroute en se demandant comment on en est arrivés là. Et pourquoi, quelquepart, il y a autant de choses qui nous déplaisent dans la situation.
Ce qui se passe dans nos pensées nous fait parfois louper le paysage. Curieux équilibre.
JPAT.